Vous en connaissez sans doute plusieurs.
Ils ont quarante ans, cinquante, parfois soixante. Et ils ont trouvé une alternative au Viagra : une nouvelle religion du mouvement, qui se décline en deux mots anglais, pickle et ball. Le ballon-cornichon.
Le boomer bouge et il est heureux. C’est formidable.
De l’autre côté du chiasme, un homme s’entraîne sérieusement. Dans son garage stérile, il lève de la fonte, fait son cardio, surveille sa récupération, mange bien. Sur le papier, cet homme est en forme. Mais est-il heureux? Lorsqu’il bouge, n’y a-t-il pas quelque chose qui manque? Le pop, le snap, le timing, la présence, le bonheur du moment présent, la bonne humeur de Roger?
Quand on questionne l’adepte de conditionnement physique vieillissant, il arrive qu’on l’entende regretter une capacité athlétique lointaine, celle d’une sensation particulière. Le frisson d’arriver à temps, pile au bon moment, pour attraper un ballon, renverser un partenaire dodu, intercepter une passe, briser la trajectoire d’un attaquant en connectant sa main droite sur son menton.
Ce frisson, Roger l’a encore. C’est celui qu’il retrouve chaque mardi au centre de pickleball avec ses amis.
La distinction que presque personne ne fait : forme physique n’est pas athlétisme
La lecture récente de The Lifelong Athlete, de Shawn Myszka, m’a donné envie d’écrire ce petit poème tragique.
Myszka y défend une distinction simple : la forme physique et l’athlétisme ne sont pas la même chose. On peut être en excellente forme sans être athlétique. On peut être athlétique sans être en excellente forme.
Lue ainsi, l’idée paraît évidente. Pourtant, passé quarante ans, trop d’adultes s’entraînent comme si les deux se confondaient. Comme si devenir plus en forme allait, par un mécanisme automatique, nous rendre plus athlétique. Comme si le chemin pour retrouver cette manière de bouger fluide, instinctive, vivante, passait forcément par la salle de musculation et les machines de cardio.
Soyons honnêtes : oui, certaines capacités physiques déclinent avec l’âge. Le VO2 max baisse. La masse musculaire réclame davantage d’efforts pour se maintenir. La récupération s’allonge. La vitesse et la puissance brutes se déplacent. Tout cela est vrai. Le déclin est réel.
Le timing que l’on croit perdu n’est pas une affaire de vitesse
Mais le récit habituel oublie l’essentiel, précisément les capacités qui décident de la façon dont nous vivons le sport : percevoir ce qui se passe dans un environnement mouvant, décider quoi faire, exécuter une solution de mouvement qui épouse l’instant. Or celles-là dépendent bien moins de l’âge inscrit sur votre permis de conduire que de la manière dont vous vous entraînez.
Car ce fameux timing que l’on croit perdu n’est presque jamais une affaire de vitesse pure. Il est le lien entre la perception et l’action, cette faculté de lire la bonne information et d’y répondre au bon instant.
Et ce lien, contrairement au VO2 max, se réentraîne.
Il s’était affûté, à vos vingt ans, sous la pression d’enjeux réels : la passe interceptée ou complétée, la soumission scellée ou évitée. Rien n’interdit de le réaffûter à quarante-cinq ans. C’est la clé du bonheur de Roger.
Roger lit des adversaires vivants. Il ressent les ouvertures, s’ajuste en une fraction de seconde. Il a troqué la course à la forme physique pure pour l’athlétisme, peut-être sans même s’en apercevoir. Et la réalité, c’est qu’il s’amuse comme un jeune lion dans la savane tout en restant dans une forme physique bien supérieure à la moyenne de ses congénères.
C’est le piège de l’elliptique et de la routine réglée d’avance : du mouvement mort, propre, prévisible, répété dans le vide, qui vous ennuie et qui tue le bonheur.
Ce que le pickleball a rendu aux têtes grises
Si l’athlétisme se réduit à la forme physique, au VO2 max et à la masse musculaire, alors oui, le déclin après quarante ans n’est qu’une affaire de biologie : le corps change, l’athlète décline, et, au mieux, vous ralentissez le déclin.
Mais si l’athlétisme est d’abord cette capacité à percevoir, décider et agir dans un milieu vivant, alors le récit peut changer. Car cette capacité, elle, n’est pas plafonnée par l’âge. Elle est façonnée par l’exposition. Par la nature des problèmes que votre environnement vous somme de résoudre.
On peut sourire de l’engouement pour le pickleball et faire des blagues faciles. Il faut surtout saluer l’intuition juste que cache la popularité de ce sport. Des masses de têtes grises se sont remises à un jeu imprévisible, où chaque échange est un problème neuf, où il faut lire la balle, l’adversaire, l’angle, décider et se déplacer.
Les corps ont répondu à l’appel.
Le pickleball a rendu à des gens plus âgés ce que la salle d’entraînement leur avait confisqué : du chaos, de la lecture, du mouvement comme processus de résolution de problèmes. Sans le savoir, ces joueurs ont compris Myszka sans le lire.
Chez nous, on pousse l’intuition jusqu’à son terme
Chez Jiu-Jitsu Saguenay, nous poussons cette intuition jusqu’au bout. Car le problème le plus riche à résoudre n’est pas une balle : c’est un être humain qui pense, qui résiste, et qui s’adapte à vous en temps réel.
Un adversaire vivant est plus exigeant qu’une machine ou qu’un sac, non pas parce qu’il frappe plus fort, mais parce qu’il est infiniment plus riche en information. Ses appuis, ses intentions, ses choix forment un paysage qui se redessine à chaque seconde, et que votre perception doit apprendre à lire.
La compétence n’est pas un objet rangé quelque part en vous. C’est ce qui émerge de la relation entre vous et un contexte qui ne cesse de changer.
L’athlétisme se réentraîne, à tout âge
Peu importe votre âge aujourd’hui, sachez que vous pouvez composer avec un vieux genou, un dos qui barre et un horaire serré. L’athlétisme se réentraîne. Votre capacité à lire une situation et à y répondre se réentraîne.
Pas dans le vide, mais sur un terrain de pickleball, sur des tatamis, dans une cage, face à quelqu’un de vivant.
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