Série « La science derrière notre approche » | Article 5 sur 8

La variabilité, c’est ta force

Nikolai Bernstein est mort en 1966, mais ses idées n’ont jamais été plus vivantes. Il a découvert quelque chose que les coaches ancienne école refusent encore d’accepter : la variabilité n’est pas l’ennemi de la maîtrise. C’est le signe de la maîtrise.

Le forgeron et le problème des degrés de liberté

Bernstein s’est assis pour regarder un forgeron frapper le fer avec son marteau. Coup après coup. Voilà ce qu’il a constaté : aucun coup n’était identique. La trajectoire du marteau changeait légèrement chaque fois. L’angle du poignet variait. La vitesse d’approche n’était jamais la même deux fois de suite. L’impact était toujours précis. Comment? Si chaque coup était unique, comment le résultat était-il constant? C’est une question simple mais profonde. Et la réponse a bouleversé la physique du mouvement.

C’est ce qu’on appelle le « problème des degrés de liberté ». Ton corps a trop d’options. Trop de muscles. Trop de façons d’atteindre un même résultat. La solution classique était : « Élimine les options. Gèle le mouvement. »

Bernstein a dit : non. La solution est d’organiser les degrés de liberté, pas de les éliminer.

Geler, puis libérer

Les novices gèlent. Ils rigidifient les articulations. Un débutant en jiu-jitsu tend tout son corps en essayant de faire un armbar. Les épaules, les coudes, les poignets. Tout est verrouillé.

C’est une étape nécessaire. Pas la destination.

Avec de la pratique représentative et des contraintes variées, les articulations se libèrent progressivement. Le mouvement devient fluide. Les experts, eux, montrent plus de variabilité motrice que les novices. Paradoxalement.

C’est un constat qui contrarie l’intuition. Les experts sont moins rigides, pas plus rigides. Ils explorent plus de variantes, pas moins. Pourquoi? Parce qu’ils ont organisé leurs degrés de liberté. Ils n’ont plus besoin de contrôler chaque muscle consciemment. Le système s’autorégule. L’expert peut laisser son organisme explorer un espace de solutions plus grand parce qu’il a développé l’infrastructure neurologique pour le faire. Il ne doit pas geler les articulations pour avoir du contrôle. Le contrôle vient de l’organisation, pas de la rigidité.

La bonne variabilité versus le bruit

Maintenant, il faut faire une distinction. Rob Gray (2020) l’appelle la différence entre « bonne variabilité » et « mauvaise variabilité ».

La mauvaise variabilité, c’est le bruit aléatoire. Un lanceur de baseball qui change de mécanique de façon imprévisible. Pas de patron. Pas d’organisation. C’est juste désordonné.

La bonne variabilité, c’est les ajustements intelligents. Un expert qui adapte légèrement son lancer basé sur la vitesse du vent, la position du frappeur, la fatigue du jour. Les changements sont organisés. Ils servent un but. C’est de l’adaptation, pas du hasard.

Et c’est fascinant : les experts montrent plus de cette bonne variabilité. Pas moins. Ils explorent un espace de solutions plus large et le font de façon intelligente.

Ce que ça signifie pour ton jiu-jitsu

Voici le message fondamental : ta garde n’a pas besoin de ressembler à celle du champion. Et c’est pas un défaut. C’est un avantage. Peut-être que ta longueur de jambes demande une garde un peu différente. Peut-être que ta force naturelle, c’est la garde fermée, quand d’autres sont plus à l’aise en demi-garde. Peut-être que tu fermes tes pieds légèrement différemment. Peut-être que ton timing est plus lent mais plus précis. Peut-être que tu aimes les mouvements rapides et saccadés quand d’autres aiment la fluidité.

Si tu observais dix experts différents, aucun ne fait exactement les mêmes mouvements. Aucun. Pas dans l’armbar. Pas dans le balayage. Pas dans le passage de garde. Et c’est pour ça qu’ils sont experts. Parce qu’ils ont trouvé leurs propres solutions. Des solutions qui marchent pour leur corps, dans leur contexte, contre leurs adversaires.

La rigidité? Ça, c’est le novice qui copie une vidéo YouTube en essayant d’être un clone parfait.

La maîtrise? C’est toi qui as développé tes propres solutions, qui sont intimement connectées à qui tu es.

Variabilité et expérience

Plus tu sparres dans des conditions variées, plus tu exploreras de solutions. Et à un moment donné, quelque chose de magique se produit : tu arrêtes de copier. Tu commences à créer. Ton jiu-jitsu devient vraiment tien. Pas meilleur que celui du champion. Juste différent. Juste tien. Et ça, c’est quand la vraie compétence commence à émerger.

Sources

Bernstein, N. A. (1967). The Co-ordination and Regulation of Movements. Pergamon Press.

Edelman, G. M., & Gally, J. A. (2001). Degeneracy and complexity in biological systems. Proceedings of the National Academy of Sciences, 98(24), 13763–13768.

Gray, R. (2020). Changes in Movement Coordination Associated With Skill Acquisition in Baseball Batting: Freezing/Freeing Degrees of Freedom and Functional Variability. Frontiers in Psychology, 11, 1295.

Seifert, L., Komar, J., Araújo, D., & Davids, K. (2016). Neurobiological degeneracy: A key property for functional adaptations of perception and action to constraints. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 69, 159–165.

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